mardi, décembre 08, 2015

Réponse à Luc Le Vaillant -- La femme voilée du métro

Cher M. Le Vaillant,

Je n'arrive pas à croire ce que j'ai lu.


Votre article est nauséabond. Littéralement.


Le directeur de Libération, gêné, mal à l'aise, vient essayer de justifier cette publication, disant que si on s'en trouve outrés c'est tout simplement qu'on serait passés à côté de la portée hautement littéraire et ironique de ce texte. C'est exactement comme ceux qui disent quelque chose, se rendent compte de la portée de leurs propos et ajoutent "nan, mais j'rigole hein"... ne le prends pas mal, regarde dans mon journal : on aime tout le monde.



Donc, tout comme vous le dites pour votre porteuse d'abaya, vous écrivez au premier degré puis vous nous prenez pour des buses, en nous disant que  nous ne comprenons aucunement la subtilité au deuxième degré de votre texte que vous qualifiez a posteriori de littéraire.
Je vous entends et veux étudier de plus près sa teneur littéraire, justement.
Disons-le : d'emblée votre texte n'invite pas à la fiction. Il y a une entrée dans un texte littéraire, un seuil qui nous fait comprendre qu'on lit une œuvre de fiction.  Il y a une couverture- frontière d'un autre monde- un préambule, un rituel qui nous initie et nous prépare à prendre les choses avec de la distance. Ce qui n'est absolument pas le cas de cette chronique qui se présente purement et simplement comme l'expérience et les opinions d'un "je" que vous signez par votre nom en bas de votre feuillet de journaliste... Quel est votre pacte avec le lecteur ? Votre texte est dans notre monde, il n'y a rien qui en balise l'entrée sinon ceci :
"Recension des craintes réelles et fantasmées comme des répulsions laïques déclenchées par une passagère en abaya, dans une rame d’après-attentats."
Cette formulation est tellement ambiguë, perfidement ambiguë  ! Le pacte n'est pas clair, ni votre programme puisqu'une bonne partie de votre article porte sur la sexualisation du corps de la femme, et notamment de son corps voilé, et je ne vois pas bien en quoi cela vient alimenter cette recension des craintes, ni cette répulsion dont vous vous faites aujourd'hui le thuriféraire. Pourquoi une femme d'ailleurs ? Ne pensez-vous pas que nous sommes déjà assez criblées par les regards quand on ose piétiner l'espace public ?
Je pourrais vous insulter de connard, juste après avoir dit "recension de ce que tout le monde le pense", ce serait la même chose. Puis venir vous dire par la suite que non, que ce n'était que de l'ironie, que c'était faire œuvre de fiction, qu'à travers mon discours je ne faisais que faire entendre ce que tout le monde pensait. Mais vous voyez bien que ça cloche parce que vous savez très bien que la fiction est d'abord une situation de communication théâtralisée. Je n'ai pas perçu les trois coups qui annonçaient votre texte, par contre j'ai bien senti ceux que vous avez assénés à une certaine communauté.
Regardez comme, maintenant, je fais semblant de m'adresser directement à vous, par l'artefact d'une sorte de lettre ouverte que je vous sais ne jamais découvrir... j'utilise néanmoins ce raccourci pour que les rares passants qui liront mon texte aillent chercher eux-mêmes ce que vous avez dit, plutôt que je ne leur explique. Je suis passée dans une autre dimension pour vous parler, rendant l'échange à jamais unilatéral, plus vivant. C'est la magie de l'écriture, un talent que vous maniez cependant assez bien. Vous aussi avez pris des raccourcis, et des virages, si périlleux... Voire sournois.
Il y a de bonnes idées derrière votre texte, cette paranoïa qui ne nous quitte plus, cette peur de voir les autres signes d'une religion, utilisée le 13 novembre comme symbole de mort, et pourtant portée en étendard par certains de vos compatriotes, cette idée qu'on voit davantage les femmes qui se voilent alors là même qu'elles voudraient être moins vues...
D'ailleurs je vous rejoins, pourtant proche de cette communauté, j'ai tout de même eu l'esprit traversé par cette petite voix qui vous glace le sang en voyant une femme un peu trop voilée, ou encore un homme avec un sac aussi lourdement chargé que sa barbe, entrer dans mon wagon.
 Parce que le premier langage des hommes est celui des symboles.
Votre article, c'est exactement le loup de La Fontaine qui mange l'agneau pour se venger de son frère, n'est-ce pas la justification que vous donnez en dévorant avec des yeux de hyène cette femme voilée ? En disant qu'elle essaye de faire rempart à la haine qui lui "revient en boomerang", cette haine "projetée par les siens" ? Dois-je vous rappeler que "les siens", ce sont "les vôtres", qu'ils sont autant français que vous, autant belges que vos voisins, surement plus français qu'ils ne sont musulmans - puisque ce rôle-ci est moins avéré, n'ayant pas besoin de papiers pour en certifier.
Je suis de cette communauté, mais je ne porte pas le voile. Où me classez-vous d'ailleurs ? Je suis la "sœur désolée et désolante" ou plutôt la beurette "sonnante et tapageuse qui [égaye] les soirées RATP" ?
Mais en me connaissant mieux, vous seriez surement dérangé de ne pouvoir me mettre dans aucune de vos catégories de femmes arabes, ou alors pire, vous vous délecteriez de voir que je me suis si bien intégrée à votre si beau modèle, et cela vous conforterez dans cette idée que votre vision des choses est la meilleure, et que le reste n'est que bêtise passagère, comme vous le dites si bien, on se voile comme on tombe dans le délire "punk à chiens" ou dans la cocaïne.
Ensuite, dans un texte littéraire, il y a la portée, la réception. Que vouliez-vous faire passer comme message ? Qu'on a tous peur en ce moment ? Bien reçu, monsieur.
Votre but était de permettre d'exorciser les angoisses des uns et des autres? Donner un exutoire à ceux qui ont ces pensées et n'osent pas le dire tout haut, ou du moins ne peuvent le dire dans une tribune autant lue ? Une sorte de catharsis nationale ? Et cette femme voilée devient la victime d'un sacrifice purgatoire. On a longtemps sacrifié de jeunes vierges. Surement un réflexe encore.
Pourquoi faire entendre ces voix racistes, misogynes et anxiogènes ?
Quel en était le but ? Pourquoi le publier entre deux élections, dont le parti qui sort majoritaire pour le moment affiche une haine sans précédent à travers des slogans comme "choisissez votre banlieue" illustrés par deux visages côte à côte, celui d'une femme portant les couleurs et le bonnet de Marianne d'un côté, celui d'une femme en niqab de l'autre ? Obsession sempiternelle du corps de la femme dans l'espace public.
Je ne vous dirai pas non plus que vous êtes raciste ou autre, ça ne m'intéresse pas, mais je m'interroge sur la portée de votre texte, que je n'ai pas comprise ; je ne sais pas si cela démontre en moi une incapacité à entendre de telles subtilités, ou simplement une faillite chez vous à leur donner une réelle dimension.
Bien que, je vous rappelle, Monsieur, que l'une des principales dimensions d'un texte littéraire, corollaire à la pensée de la réception, est bien la responsabilité de son auteur.
Je crois m'arrêter là, ne trouvant pas de signature qui convienne à ma lettre qui n'en est pas une.


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